Trois belles rééditions de littérature britannique

Les amateurs de littérature de genre ont eu de quoi être comblés en ce mois d'octobre.

Et pour cause, les éditions Denoël poursuivent leur travail remarquable autour de l'oeuvre de Jim Ballard, auteur contemporain majeur (à Grand-Guignol, en tout cas).
Si James Graham Ballard est surtout connu pour avoir écrit Crash, il est aussi l'auteur d'autres livres tout à fait capitaux pour qui aime l'anticipation. A ce titre, son quatrième roman, La forêt de cristal, publié en 1966 (1967 en France, déjà par Denoël) est sans doute la plus belle réussite de la première période de l'écrivain, que l'on peut qualifier de "catastrophiste" - on parle aussi de quatuor cataclysmique, ou encore de cycle des éléments. En effet, les quatre premiers livres de l'auteur concernent tous des dérèglements écologiques majeurs : vent de plus en plus violent qui dévaste tout (Le vent de nulle part), réchauffement climatique et montée des eaux (Le monde englouti, magnifique), la désertification due à l'industrialisation à outrance (Sécheresse) et, enfin, la cristallisation d'une forêt africaine (La forêt de cristal, donc).
Si Ballard ne s'attarde pas vraiment sur les causes de ce phénomène qui transforme peu à peu certains points chauds de la planète en forêts de cristal, c'est que la puissance du livre réside bien plutôt dans les descriptions magnifiques de cette faune et de cette flore qui se mettent à scintiller de mille feux intérieurs. Le Ballard "pictural" est ici au sommet de son art. Ses mots sculptent la lumière, tout en clair-obscur, les ombres sont blanches, les visages évoquent des masques. On nage entre expressionnisme et arts premiers, cubisme et psychédélisme pour entrer dans la clarté et la couleur pure. Tout ce qui est touché par le phénomène de cristallisation se met à chatoyer et fonctionne comme un prisme nous révélant les émotions, les sentiments, les motivations des protagonistes. D'ailleurs, ces derniers sont véritablement bouleversés par la poésie des paysages et chacun compose comme il peut avec l'appel de la forêt de cristal. Ce livre est une féérie visuelle, qui suscite des images d'une beauté époustouflante, même si la noirceur et la désolation traversent tout le roman. C'est aussi une belle réflexion sur la nature humaine et la recherche de la paix et de l'éternité.
En outre, il s'agit là d'une nouvelle traduction et le texte français est très fluide. Le travail de Michel Pagel restitue parfaitement le style ballardien, certes sobre, sans effet mais d'une précision chirurgicale. La force des images est servie par une langue qui sait se faire discrète, mais qui sait aussi transmettre la richesse de la psyché des personnages. Pour le dire simplement, c'est extrêmement bien écrit et cette lecture provoque un plaisir immense.
Soulignons que l'objet est réussi, avec une belle couverture fort à-propos. De plus, ce volume est agrémenté d'une bibliographie de l'auteur très complète et à jour.
Voilà donc une excellente réédition à se procurer sans réfléchir, si vous n'avez pas encore lu ce chef d'œuvre. Il vous en coûtera 18 euros.
A noter : plus tôt dans l'année, Denoël avait réédité en un volume les romans Sécheresse et Le monde englouti (25 €). Et, en 2006, était sortie la trilogie de béton (en un volume également et au même prix de 25 €), rendant enfin accessible ce bijou absolu qu'est le roman IGH, demeuré épuisé trop longtemps. Si vous ne l'avez pas lu, nous vous le recommandons très chaudement (les deux autres récits de la trilogie de béton sont Crash et L'île de béton, tous deux excellents).
Souhaitons désormais qu'un éditeur nous gratifie rapidement d'une bonne réédition du magnifique recueil de nouvelles Vermilion Sands, si primordial dans l'œuvre de Ballard.

La même année que La forêt de cristal, sortait Le jour des fous d'Edmund Cooper. Ce roman d'anticipation s'inscrit dans la veine typiquement british du roman "catastrophiste", à haute teneur post-apocalyptique.
Il n'est point question ici d'explosion nucléaire , mais de taches solaires qui provoquent une vague de suicides colossale ! (Nous retrouverons cet argument des suicides provoqués par des taches solaires dans le giallo d'Armando Crispino, Frissons d'horreur, réalisé en 1975).
Le livre de Cooper nous propose de suivre les tribulations de Greville, ancien publicitaire ayant subi une dépression suite à un accident de voiture qu'il provoqua et au cours duquel sa fiancée décéda. Et c'est littéralement cette dépression qui lui permit de rester en vie ! Car étrangement, cette pandémie de suicides (appelée le Suicide Radieux) ne concerne qu'un type de personnes : les "normaux" (certes, ultra-majoritaires). A l'inverse, sont épargnés les fous, les asociaux, les marginaux, les artistes... Autant de catégories que l'on retrouve désormais seules en vie, communément dénommées les transnormaux (ou les transnos). Et c'est parmi ces grappes de dingues pas tellement doux que Greville survit tant bien que mal... jusqu'au jour où il sauve la vie à une jolie jeune fille, esclave sexuelle d'une bande de transnos à qui elle a échappé. Or Liz (la belle jeune fille) est mue par une obsession : retrouver sa sœur. Le duo décide donc de partir à sa recherche et sillonne le Royaume-Uni, rongé par la désolation et livré aux bandes de pillards, aux meutes de chiens, de rats et autres animaux retournés à l'état sauvage.
Le jour des fous s'impose donc comme un roman haletant, jouissif pour qui aime cette littérature de l'après-catastrophe. On pense tout de suite à Mad Max, mais aussi au livre culte de Zelazny, Les culbuteurs de l'enfer (également connu sous le titre de Route 666). Et Ballard n'est pas loin, bien entendu.
Ce sont les éditions Terre de Brume qui se sont attelées à la tâche et le résultat est plutôt séduisant, malgré une couverture assez ratée. Le livre coûte 18 €.
Signalons enfin que, plus tôt cette année, les éditions Bragelonne ont sorti Royaume Désuni (publié en 2003 dans sa langue d'origine), de l'Anglais James Lovegrove, qui se situe également dans cette Angleterre dévastée. Une belle manière de prolonger le plaisir procuré par la lecture de ce Jour des fous plaisant. On espère désormais que quelqu'un rééditera enfin les romans de Charles Platt, notamment l'immense Plein gaz, où là encore il s'agit de traverser le Royaume-Uni en proie à toutes les sauvageries (cette fois-ci, sous l'effet d'un gaz qui déchaîne les pulsions sexuelles ! Un vrai régal).

Enfin, nous sommes ravis que les éditions Ombres aient retiré Le grand dieu Pan, d'Arthur Machen, court roman fantastique de 1894.
Pour situer l'auteur, précisons d'emblée que Lovecraft le cite comme influence majeure.
Le grand dieu Pan fut son premier roman et, pour un coup d'essai, il s'imposa comme une réussite magistrale, mêlant science et paganisme, rationalisme et forces obscures, comme il se doit pour toute grande œuvre de terreur fin de siècle.
L'histoire pourrait se résumer ainsi : un médecin est obnubilé par la connaissance ultime, celle qui autorise d'embrasser dans son intégralité le Grand Œuvre, celle qui permet de voir l'invisible et de nommer l'indicible, ce que les anciens appellent "voir le grand dieu Pan". Or ce docteur, après bien des années de recherche, découvre le moyen d'atteindre cette révélation par le biais d'une opération chirurgicale. Bien entendu, il pratique l'intervention sur un cobaye (une jolie jeune fille, of course) qui, à son réveil, sombre dans une folie irrémédiable. Pour valider sa théorie, il s'appuie sur un témoin - Clarke - que nous suivrons tout au long du roman. Profondément marqué par ce qu'il vit au cours de l'expérience, Clarke tente d'oublier mais ne peut finalement pas s'empêcher de se consacrer en secret à l'étude des mystères de l'occulte. C'est au cours de ses enquêtes que surgit une jeune femme très intrigante, qui s'avérera cruciale pour la compréhension des événements obscurs qui se succèdent dans le Londres de la fin du XIXème (notamment d'étranges suicides et des faciès déformés par la terreur).
Le grand dieu Pan se dévore avec gourmandise et les amateurs de fantastique se régaleront à sa lecture. Il leur en coûtera 8 euros.
Soulignons la traduction de Paul-Jean Toulet (le premier à avoir adapté le texte, en 1901), qui peut parfois paraître assez désuète mais qui rend plus intense encore le charme romantique du texte.
Précisons enfin, pour remédier à la frustration ressentie une fois ce roman fini, que les éditions Terre de brume proposent un recueil de nouvelles, Chroniques du petit peuple, pour la somme de 18,25 €. Un autre recueil est également disponible chez Panama, La pyramide de feu, dans la belle collection Babel, pour 21 €.

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